La Face cachée de l’Archive
Il arrive parfois que l’archive qui entre durablement en dépôt, capture de manière pérenne ce contre champ qu’est la vie elle-même. Elle peut conserver au-delà de son caractère historique une trace encore vive, comme une particule radioactive traversant le temps.
Pari testamentaire, lutte contre la finitude, témoignage in extremis, recomposition du temps et autres équations temporelles, sont au cœur de La Face cachée de l’Archive qui invite à dépasser les habitudes de la réflexion analytique au profit d’une perception à la fois émotionnelle et empathique. L’enjeu qui préside ici n’est plus tout à fait de définir ou de démontrer, mais bien de ressentir. L’archive est alors, au-delà d’une mémoire, un miroir qui nous est tendu.
Dans le sillage de The Early Years: 1970 - 1983, Archives Project # 1 de Annie Leibovitz en 2017, la première exposition des Archives Vivantes, La Face cachée de l’Archive propose une plongée aussi intime qu’immersive au fil des œuvres de Nan Goldin, Diane Arbus, Annie Leibovitz et Derek Jarman. Au côté de ces artistes, la revue des avant-gardes contemporaines Parkett nous dévoile la relation particulière qu’elle a entretenue avec l’artiste éclectique qu’était Sigmar Polke.
Avec cette exposition d’un type nouveau, il s’agit de revitaliser l’archive et de lui donner un rayonnement particulier, où le temps, l’allié objectif de l’archive, donne aux contenus souvent tragiques, la douceur apaisante d’un murmure, d’une confession.
Informations pratiques
Nan Goldin
Cookie Mueller Portfolio, 1976 – 1989
À la manière des écrivains qui prennent leurs notes pour de futurs romans, Nan Goldin s’est très tôt emparée du médium photographique pour faire de sa vie une chronique ininterrompue. Sur son chemin, Cookie Mueller a tenu un rôle particulier, retracé par l’œuvre Cookie Mueller Portfolio (1976 - 1989).
Égérie vibrante et attachante, Cookie Mueller avançait en équilibre sur la ligne de crête de sa propre existence. Cette jeune femme exubérante, à la fois muse, actrice et auteure, avait décidé de vivre sans entrave comme les héros de roman de la Beat Generation.
Leur rencontre remonte en 1976, dans la communauté artistique de Provincetown, dans le Massachusetts. Il était impossible pour Nan Goldin de passer à côté d’un tel magnétisme. Alors que commençaient les terribles années SIDA, les deux femmes ont entretenu une relation intense dans le milieu underground de New York des années 1970 et 1980 partageants fêtes et gueules de bois, amours et déceptions.
Sans trop le savoir, Nan Goldin a constitué un ensemble photographique sous la forme d’un story-board marquant les étapes importantes de la vie de Cookie Mueller et ce jusqu’à sa disparition en 1989, un an seulement après avoir été diagnostiquée séropositive. Constitué a posteriori, Cookie Mueller Portfolio est un témoignage déchirant où la vie et la mort ne cessent de s’entrecroiser.
Diane Arbus
A box of ten photographs, 1970
La neutralité de lecture de A box of ten photographs (1970) est une chose difficile à exiger. Il est, en effet, délicat de dissocier la biographie de Diane Arbus, qui mit fin à ses jours en 1971, de ce portfolio de dix photographies constitué peu de temps avant sa mort. Il est inévitable de voir en cette ultime sélection de dix tirages, l’ombre factuelle et dramatique d’un testament.
Au début des années 70, Diane Arbus traversait une période de dépression et de grande solitude. Malgré des perspectives d’expositions, dont l’une à la Biennale de Venise, le sentiment d’insatisfaction dominait. C’est néanmoins pendant cette époque sombre, traversée par quelques parenthèses de lumière que fut conçu A box of ten photographs, proposé alors à 1 000 dollars pièce.
Cette boîte réalisée en plexiglass par l’artiste Marvin Israel contenait dix tirages de 40 x 50 cm censés résumer l’approche frontale, littérale et ambiguë de son auteure. La vertu de ce projet était triple. Il pouvait rapporter quelques ressources, asseoir une influence auprès de collections et d’institutions et surtout poser l’équation d’un style et d’une pensée nuancée et complexe. Seuls quatre portfolios sur huit furent vendus du vivant de Diane Arbus.
Il y a quelque chose de crépusculaire dans cette idée de portfolio, une idée d’accomplissement et donc de cycle achevé. Il y a parfois des mouvements qui s’intensifient à un point tellement ultime et radical qu’ils finissent par se retourner sur eux-mêmes, comme si la fin avait pour prolongement son propre commencement. C’est un renouveau que marque A box of ten photographs alors que disparaît Diane Arbus. Elle est à la fois la fin et le début d’une histoire, celle de la reconnaissance.
Derek Jarman
Portraits dans le temps
Derek Jarman, peintre, jardinier, écrivain et cinéaste, s’est emparé pour la première fois d’une caméra Super 8 au début des années 70. Il a produit, au cours des sept années suivantes, un vaste corpus d’œuvres qu’il a filmé et monté. Son travail en Super 8 se divise en trois périodes distinctes : la première se rapporte directement à ses peintures de l’époque, la seconde utilise des figures costumes et des couches d’images multiples tandis que la troisième, à bien des égards la plus magistrale, est une série de portraits d’amis et d’amants intimement capturés par sa caméra portative. Il a utilisé la combinaison d’une faible vitesse d’obturateur, d’un objectif légèrement grand-angle et d’un montage (minimal) dans la caméra pour capturer le cours de l’instant.
Ce qui en résulte, des portraits tendrement érotiques, est d’une intimité désarmante. Une série de trois est présentée ici, accompagnée d’une partition musicale asynchrone de son collaborateur régulier Simon Fisher Turner.
Parkett et Sigmar Polke
Parkett est un périodique d’art contemporain publié entre 1984 et 2017 à Zurich et New York. Il s’agissait de publications bilingues en allemand et anglais. Ses cent-un numéros, accompagnés par deux cent-soixante-dix collaborations d’artistes, témoignent d’un engagement intime envers les communautés artistiques et constituent un manifeste vivant pour l’art de notre temps. L’aventure a duré trente-trois années, une période d’expansion pour le monde de l’art pendant laquelle les diverses trajectoires des traditions artistiques, des modes de vie et des discours ont pu dialoguer.
Sigmar Polke a été un ami proche de Parkett et de ses concepteurs, depuis le départ. Il était déjà présent au lancement du premier numéro et il a documenté cet évènement avec sa caméra 16mm. Pour le second numéro de Parkett, il a proposé une édition devenue légendaire de tirages photographiques uniques dans le cadre d’une collaboration absolument exubérante. Le processus de sa production, dans la nuit du 11 au 12 mai 1984, est documenté ici par de nombreux et précieux documents. Au fil des décennies, Parkett a ensuite travaillé à deux reprises avec Sigmar Polke. Ces contributions exquises ont pris la forme d’inserts au sein de la revue. Parkett et Polke, c’est l’histoire d’une longue amitié dont le point d’orgue a été l’inauguration des vitraux du Grossmünster à Zurich en 2009, moins d’un an avant la mort de l’artiste. Les éditeurs de Parkett ont accompagné ce travail remarquable pendant sa genèse et sa mise en place.
Annie Leibovitz
La vie d’une photographe : 1990 – 2005
La vie d’une photographe : 1990 - 2005 a été créée à partir de deux volets intrinsèquement distincts de l’œuvre d’Annie Leibovitz : des clichés qu’elle a réalisés sur commande – principalement des portraits de personnalités publiques – et des photographies intimes tirées de sa vie privée. Nombre de ces juxtapositions sont saisissantes. Mais, comme l’a écrit Leibovitz, « Je n’ai pas deux vies. Ceci est une seule vie, et les photos personnelles et le travail de commande en font tous partie ».
Le projet a été réalisé pendant plusieurs semaines au cours de l’été 2005. Leibovitz a installé un atelier dans une grange de sa maison au nord de l’État de New York. Elle a épinglé des tirages bruts et des photocopies de photos réalisées pour des magazines et des clients commerciaux sur un long mur de panneaux de fibres. Des photographies personnelles étaient épinglées sur un mur parallèle. L’assemblage des travaux personnels a été un exercice qu’elle a décrit comme une fouille archéologique. Le travail d’affectation était édité et organisé, mais elle ne savait même pas combien de matériel personnel elle avait.
Susan Sontag, la compagne de Leibovitz pendant les années englobées par ces documents, est un personnage central de La vie d’une photographe. Sontag, puis le père de Leibovitz, sont morts quelques mois avant qu’elle ne commence à travailler sur le projet, qui est devenu un récit forgé à la fois par le chagrin et la consolation que procure l’histoire personnelle. La dernière photo de famille est celle de ses deux plus jeunes filles, prise sur les terres du nord de l’État de New York où leur mère éditait ses photographies dans la grange. Elles avaient deux mois.
L’exposition La Face cachée de l’Archive en images


Nan Goldin
Le travail de Goldin a fait l’objet d’expositions récentes à la Tate Modern de Londres (2019) ; au château de Versailles (2018) ; au château d’Hardelot, à Condette, (2018) ; au musée irlandais d’Art moderne, à Dublin (2017) ; au Museum of Modern Art, à New York (2016) ; au Musée de la photographie des Pays-Bas,
à Rotterdam (2010) ; au Louvre (2010) ; et d’une grande rétrospective itinérante commencée, au milieu de sa carrière, au Whitney Museum of American Art, à New York, en 1996, avant de rejoindre le Kunstmuseum Wolfsburg, en Allemagne ; le Stedelijk Museum, à Amsterdam ; Fotomuseum Winterthur, en Suisse ; la Kunsthalle de Vienne ; et le Musée national de Prague. Goldin s’est vu remettre de nombreuses distinctions, dont le prix Ruth Baumgarte, par le musée Sprengel de Hanovre, en Allemagne (2019) ; la médaille du centenaire de la Royal Photogra-phic Society, à Londres (2018) ; le prix Hasselblad, à Göteborg, en Suède (2007) ; le grade de commandeur des Arts et des Lettres (2006) ; et fut artiste en résidence au DAAD, à Berlin (1991).
Diane Arbus
Durant les cinquante années suivantes, des rétrospectives muséales itinérantes de premier plan ont été organisées par le Museum of Modern Art de New York (1972), le musée d’Art moderne de San Francisco (2003), le Jeu de Paume, à Paris (2011), le Metropolitan Museum of Art de New York (2016), et le musée des Beaux-Arts de l’Ontario (2020).
Parmi les livres consacrés à son œuvre, citons : Diane Arbus. An Aperture Monograph (1972), Magazine Work (1984), Sans titre (1995), Revelations (2003), The Libraries (2004), A Chronology (2011), Silent Dialogues (2015), In the Beginning (2016), A box of ten photographs (2018) et Documents (2022).
Outre les musées mentionnés ci-dessus, d’importantes collections de ses œuvres se donnent à voir dans de nombreuses institutions à travers le monde. La Bibliothèque nationale de France fut l’une des premières à en acquérir, suivie par le Centre Pompidou.
Derek Jarman
Derek Jarman était un artiste, cinéaste, scénographe, diariste, auteur et jardinier anglais. Il a étudié au King’s College et à la Slade School of Fine Art, à Londres. En 1967, Jarman a montré ses tableaux lors de l’exposition « Young Contemporaries », à la Tate, à Londres ; à la galerie Lisson, à Londres ; et à la cinquième biennale des Jeunes Artistes, au musée d’Art Moderne de Paris.
Jarman a travaillé comme décorateur sur Jazz Calendar, avec The Royal Ballet, à Londres (1968) ; Don Giovanni, avec l’ENO, au London Coliseum (1968) ; sur les films dirigé par Ken Russell, les Diables (1971) et le Messie sauvage (1972) ; ou encore la Carrière du libertin, au festival Maggio Musicale, à Florence (1982).
Au début des années 1970, Jarman entame une vaste série de travaux cinématographiques réalisés en Super 8, suivis de son premier long-métrage, Sebastiane, en 1975. Il a ensuite réalisé dix autres longs-métrages, dont Jubilee (1978), The Angelic Conversation (1985), Caravaggio (1986), The Garden (1990) et Edward II (1991). Son dernier film, Blue, a été présenté pour la première fois, à la Biennale de Venise, en 1993.
Son travail a fait l’objet d’expositions personnelles, à Londres, à la galerie Sarah Bradley (1978) ; à la galerie Edward Totah (1982) ; et à l’ICA (1984) ; à Manchester, à la galerie Withworth Art (1994) ; et, à New York, pour « X Initiative. Phase I » (2009) ; ainsi que des publications chez Richard Salmon Ltd, à Londres (1987) ; et dans Derek Jarman. Super 8, de Julia Stoschek, paru à Dusseldorf (2010).
Jarman a également écrit plusieurs livres, dont l'autobiographique Dancing Ledge (1984) et deux tomes de mémoires, Modern Nature (1992) et At Your Own Risk (1992). Derek Jarman’s Garden, qui documente la création de son jardin extraordinaire à Dungeness, a été publié en 1995.
Simon Fischer Turner
Sigmar Polke